Quand le climat devient un risque de crédit pour le fromage italien

Modifié : 16 août 2026 à 17h59 par Radio Orient

Moins de lait, énergie plus chère, garanties sous pression : en Émilie-Romagne, la hausse des températures ne menace pas seulement les élevages. Elle pourrait aussi affecter un modèle de financement original dans lequel les meules de Parmigiano Reggiano servent de garantie bancaire. Plus de 300 millions d’euros de fromage sont ainsi stockés dans le cadre de ce dispositif.

Quand le climat devient un risque de crédit pour le fromage italien

Que se passe-t-il lorsqu’une vague de chaleur devient un problème bancaire ? En Émilie-Romagne, dans le nord de l’Italie, la réponse se trouve dans les meules de Parmigiano Reggiano. Ce fromage ne se consomme pas immédiatement : il est affiné pendant des mois, voire plusieurs années, et peut simultanément servir de garantie pour obtenir des financements.

Depuis plusieurs décennies, la banque italienne Credem s’appuie sur un modèle pour le moins atypique : les producteurs déposent leurs meules dans des entrepôts spécialisés et peuvent obtenir en contrepartie des liquidités représentant, selon les modalités publiées, environ 60 à 80 % de leur valeur estimée. Les installations liées à ce modèle abritent plus de 500 000 meules, pour une valeur dépassant 300 millions d’euros.

À première vue, le système semble parfaitement éloigné des préoccupations climatiques. Pourtant, une hausse durable des températures peut toucher chacune des étapes de cette chaîne, de l’élevage jusqu’à la valorisation de la garantie détenue par la banque.

Le choc commence dans l’étable, mais ne s’arrête pas là

Lorsque le thermomètre dépasse les 40 °C, les vaches subissent un stress thermique qui réduit leur appétit et peut entraîner une baisse de leur production de lait allant jusqu’à 10 %. Dans le même temps, la sécheresse affecte les pâturages ainsi que la production d’herbe et de foin, ce qui renchérit le coût de l’alimentation animale. Pour les producteurs de Parmigiano Reggiano, cette combinaison signifie moins de matière première disponible et des coûts plus élevés.

Le problème est d’autant plus important que le Parmigiano Reggiano ne permet pas de compenser rapidement une baisse de production. Une meule doit être affinée pendant au moins 12 mois, tandis que certains produits poursuivent leur maturation pendant 24 ou 36 mois. Une diminution de la production de lait aujourd’hui peut donc se traduire par une réduction de l’offre de fromage plusieurs mois, voire plusieurs années plus tard.

Cette particularité donne au facteur climatique une dimension temporelle particulière. Le choc subi par les élevages ne disparaît pas lorsque les températures redescendent : ses conséquences peuvent continuer à se faire sentir tout au long de la chaîne de production.

Quand la chaleur fait aussi grimper la facture énergétique

Le risque ne s’arrête pas à la production de lait. Les meules stockées dans les entrepôts d’affinage doivent être conservées dans des conditions adaptées. Lorsque les températures extérieures augmentent fortement, les opérateurs peuvent être amenés à renforcer les dispositifs de contrôle de la température et de l’humidité, à améliorer l’isolation des bâtiments ou encore à investir dans des équipements plus efficaces et dans les énergies renouvelables.

Cela crée une équation particulière : plus une meule reste longtemps en affinage, plus elle peut gagner en valeur, mais plus elle doit également être stockée, assurée et financée. Une meule affinée pendant 36 mois peut ainsi atteindre une valeur commerciale supérieure à celle d’un fromage plus jeune, tout en ayant supporté trois années supplémentaires de coûts de conservation et de financement.

Dans un contexte de températures extrêmes et de prix de l’énergie élevés, ces dépenses peuvent peser davantage sur les marges des producteurs et des affineurs.

La garantie bancaire est-elle réellement menacée ?

Pas nécessairement. Une baisse de 10 % de la production de lait ne signifie pas que la valeur des meules déjà présentes dans les entrepôts diminue mécaniquement de 10 %. Une meule mature et conforme aux normes ne perd pas automatiquement sa valeur parce que la production laitière recule.

Il peut même se produire l’effet inverse. Si l’offre diminue alors que la demande reste soutenue, la raréfaction du fromage peut contribuer à maintenir, voire à soutenir, les prix. Les stocks existants pourraient alors conserver une valeur élevée malgré les difficultés rencontrées en amont de la filière.

Le risque se situe donc moins dans une chute mécanique de la valeur des stocks que dans la fragilisation de l’ensemble du modèle économique. Une production laitière plus faible signifie moins de nouvelles meules, tandis que la hausse du prix des aliments pour animaux augmente les coûts de production. À cela s’ajoutent les dépenses énergétiques liées à l’affinage et, potentiellement, une pression accrue sur la trésorerie des producteurs.

Or, pour une banque, la solidité d’une garantie dépend aussi de la capacité de l’emprunteur à continuer son activité et à honorer ses échéances.

Quand le changement climatique entre dans le bilan du banquier

La valeur d’une garantie ne se résume donc pas au nombre de meules multiplié par leur prix théorique. La banque doit également évaluer la qualité des produits, leur degré d’affinage, leur valeur commerciale potentielle, les coûts de stockage encore nécessaires et le montant qu’elle pourrait effectivement récupérer en cas de vente rapide.

On peut résumer cette logique de manière simplifiée : valeur de la garantie = nombre de meules × prix attendu × coefficient de qualité, auxquels il faut soustraire les coûts de stockage et de liquidation.

La banque n’avance ensuite jamais la totalité de cette valeur. Elle applique une marge de sécurité destinée à absorber une éventuelle baisse des prix ou les coûts liés à la réalisation de la garantie.

Si le stock représente 300 millions d’euros, un financement correspondant à 60 % de cette valeur représenterait théoriquement 180 millions d’euros, contre 240 millions à 80 %. Ces montants restent toutefois des calculs théoriques fondés sur la valeur du stock et ne correspondent pas nécessairement au montant réel des crédits accordés.

C’est précisément là que le changement climatique peut devenir un sujet bancaire : non pas parce qu’une vague de chaleur ferait automatiquement perdre leur valeur aux meules déjà stockées, mais parce qu’elle peut modifier progressivement les coûts, les volumes produits, les prix et la capacité des producteurs à rembourser leurs emprunts.

Pourquoi la qualité compte davantage que la température elle-même

Une meule de Parmigiano Reggiano ne devient pas automatiquement une garantie solide dès qu’elle atteint douze mois d’affinage. Elle doit être contrôlée afin de vérifier sa conformité et l’absence de défauts susceptibles d'affecter sa valeur commerciale.

Des méthodes traditionnelles, notamment le contrôle par percussion, ainsi que d’autres techniques d’évaluation permettent de déterminer la qualité de la meule. Une pièce qui ne répond pas aux critères requis peut être déclassée et perdre une partie de sa valeur commerciale, ce qui peut également réduire son intérêt en tant que garantie.

La chaleur représente donc surtout un risque indirect. Si elle affecte durablement la production de lait, les conditions d’élevage ou la qualité des matières premières, elle peut avoir des conséquences sur les futures productions et, à terme, sur la valeur des actifs utilisés comme garanties.

De l’étable au coffre-fort : la prochaine bataille

L’Italie a produit environ 4,19 millions de meules de Parmigiano Reggiano en 2025, dans une filière dont les dépenses des consommateurs se chiffrent en milliards d’euros. Derrière cette puissance économique se trouve pourtant une chaîne particulièrement sensible aux variations de son environnement : le lait devient fromage, le fromage devient stock, le stock devient garantie et la garantie permet d’obtenir un financement.

C’est cette chaîne qui explique pourquoi une vague de chaleur peut dépasser largement le cadre agricole. Le choc commence dans l’élevage avec la baisse potentielle de la production laitière, se poursuit avec l’augmentation du coût de l’alimentation animale, atteint les producteurs et les affineurs, puis peut se traduire par des dépenses énergétiques plus élevées et une pression accrue sur les trésoreries.

À l’extrémité de cette chaîne se trouve la banque, qui doit alors évaluer non seulement la valeur actuelle des meules, mais aussi la solidité économique de l’activité qui les produit et les conditions dans lesquelles ces garanties pourraient être réalisées.

Les meules de Parmigiano Reggiano ne sont donc pas près de disparaître des entrepôts italiens, et leur valeur ne dépend pas directement du thermomètre. Mais leur histoire révèle une transformation plus profonde : le changement climatique commence à entrer dans des mécanismes économiques auxquels on ne l’associait pas nécessairement.

La question n’est finalement pas de savoir si une vague de chaleur peut faire perdre sa valeur à une meule de fromage.

Elle est de savoir ce qui se passe lorsque le climat devient un facteur supplémentaire dans l’évaluation des garanties sur lesquelles les banques s’appuient pour financer toute une filière alimentaire.