Pourquoi l’Europe démolit des centaines de barrages?
Modifié : 20h47 par Radio Orient
Pendant des décennies, construire un barrage était synonyme de modernité, de développement et de maîtrise des ressources en eau. Aujourd’hui, plusieurs pays européens font le choix inverse. En 2025, un nombre record de 603 barrages et obstacles fluviaux a été démoli dans 21 pays. Une stratégie qui vise à restaurer les écosystèmes, favoriser le retour de la biodiversité et adapter les cours d’eau aux défis du changement climatique.
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L’Europe tourne la page d’un siècle de construction hydraulique
Durant tout le XXe siècle, les barrages ont accompagné l’industrialisation du continent. Ils ont permis de produire de l’électricité, d’alimenter les usines, de soutenir l’agriculture irriguée ou encore de faciliter la navigation fluviale.
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Mais avec le temps, de nombreux ouvrages ont perdu leur utilité économique. Certains sont abandonnés depuis plusieurs décennies, tandis que d’autres ne remplissent plus les fonctions pour lesquelles ils avaient été construits. Pourtant, leurs conséquences sur les rivières demeurent bien réelles.
Selon plusieurs estimations, les cours d’eau européens sont aujourd’hui fragmentés par près de 1,2 million d’obstacles artificiels, des grands barrages aux petits seuils hydrauliques.
Face à ce constat, les autorités européennes privilégient de plus en plus la démolition des ouvrages devenus obsolètes afin de restaurer le fonctionnement naturel des rivières.
Une année record pour la démolition des barrages
L’année 2025 marque une étape importante dans cette politique.
Au total, 603 barrages, seuils et autres obstacles fluviaux ont été démolis dans 21 pays européens, soit une progression de 11 % par rapport à l’année précédente.
Ces opérations ont permis de reconnecter plus de 3 740 kilomètres de cours d’eau, interrompus parfois depuis plusieurs décennies.
Pour les défenseurs de cette approche, il ne s’agit pas simplement de faire disparaître des infrastructures vieillissantes, mais de redonner aux rivières leur capacité à fonctionner librement.
Des rivières coupées en deux
La première conséquence des barrages est la fragmentation des écosystèmes aquatiques.
Un cours d’eau est un système continu dans lequel les espèces circulent entre les zones d’alimentation, de reproduction et de croissance. Lorsqu’un barrage bloque cette circulation, de nombreuses espèces se retrouvent isolées.
Les poissons migrateurs, comme le saumon ou l’esturgeon, figurent parmi les principales victimes de ces obstacles. La Commission européenne estime que plus de 42 % des espèces de poissons d’eau douce du continent sont aujourd’hui menacées.
Pour les biologistes, rétablir la continuité des rivières constitue l’une des mesures les plus efficaces pour enrayer ce déclin.
Une eau plus chaude et moins riche en oxygène
Les barrages modifient également les caractéristiques physiques des cours d’eau.
Dans une rivière libre, l’eau circule rapidement, reste relativement fraîche et s’oxygène naturellement. Derrière un barrage, elle s’accumule dans des retenues où le renouvellement est plus lent.
Cette stagnation favorise l’élévation de la température et la diminution de l’oxygène dissous, deux phénomènes qui fragilisent de nombreuses espèces aquatiques et altèrent la qualité écologique des milieux.
Un impact climatique souvent méconnu
Si les grands barrages hydroélectriques jouent un rôle dans la production d’énergie renouvelable, les ouvrages anciens et abandonnés peuvent avoir des effets moins favorables sur l’environnement.
Les matières organiques piégées dans les retenues se décomposent progressivement et libèrent du méthane, un gaz à effet de serre particulièrement puissant.
Par ailleurs, les surfaces d’eau stagnante favorisent l’évaporation, un phénomène appelé à s’accentuer avec la multiplication des épisodes de chaleur extrême observés en Europe.
Des infrastructures vieillissantes sous surveillance
Au-delà des enjeux écologiques, les autorités s’inquiètent également du vieillissement des ouvrages hydrauliques.
De nombreux barrages construits il y a plusieurs décennies nécessitent des travaux d’entretien coûteux. Or, lorsque ces infrastructures ne remplissent plus aucune fonction économique, leur maintien devient difficile à justifier.
Avec l’intensification des crues et des événements météorologiques extrêmes liés au changement climatique, certains ouvrages dégradés sont désormais considérés comme des risques potentiels pour les populations locales.
En Finlande, le retour spectaculaire du saumon
La Finlande illustre les effets que peut produire la restauration d’un cours d’eau.
Sur la rivière Hiitolanjoki, trois barrages hydroélectriques ont été démolis entre 2021 et 2023 après plus d’un siècle d’existence.
Les résultats ont été rapidement observés. L’eau a retrouvé un écoulement naturel, la qualité des habitats s’est améliorée et les températures ont diminué.
Surtout, les saumons ont pu rejoindre à nouveau leurs zones historiques de reproduction, pour la première fois depuis le début du XXe siècle. Des campagnes de reboisement ont également accompagné le projet afin d’accélérer la régénération de l’écosystème.
Une dynamique qui gagne toute l’Europe
La Suède est devenue en 2025 le pays le plus actif dans ce domaine avec la démolition de 173 obstacles fluviaux.
Elle est suivie par la Finlande, qui en a retiré 143, puis par l’Espagne avec 109 ouvrages démolis.
Mais le phénomène dépasse désormais le cadre de quelques pays pionniers. Vingt-et-un États européens participent aujourd’hui à cette dynamique, signe d’une évolution profonde des politiques de gestion des cours d’eau.
L’objectif : 25 000 kilomètres de rivières restaurées d’ici 2030
L’Union européenne s’est fixé pour objectif de restaurer au moins 25 000 kilomètres de rivières à écoulement libre d’ici à 2030.
Pour les experts, la réussite de cette stratégie ne se mesurera pas uniquement au nombre de barrages démolis, mais à la capacité des écosystèmes à retrouver leur résilience face aux sécheresses, aux inondations et aux effets du réchauffement climatique.
Après avoir longtemps cherché à contrôler les rivières, l’Europe semble désormais faire un autre pari : celui de leur rendre leur liberté, en considérant que la meilleure infrastructure pour l’avenir peut parfois être un barrage en moins.
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