Laurent Nuñez en Algérie : dégel tactique ou simple gestion de crise ?

Modifié : 17 février 2026 à 13h59 par Radio Orient

Après dix mois de paralysie diplomatique, le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a foulé le sol algérien lundi 16 février, porteur de dossiers sensibles et d’un message mesuré : rouvrir le dialogue, sans davantage d’ambition affichée.

Laurent Nuñez en Algérie : dégel tactique ou simple gestion de crise ?
La question demeure : s’agit-il du prélude à une véritable détente ou d’une nécessité tactique imposée par l’accumulation des contentieux ?
 
Pourquoi maintenant ?
 
Plusieurs facteurs convergent. Sur le plan diplomatique, la stratégie d’escalade menée par son prédécesseur Bruno Retailleau semble avoir atteint ses limites, sans produire de résultats tangibles.
Sur le plan sécuritaire, les deux capitales ont besoin l’une de l’autre : Paris souhaite relancer la coopération en matière de lutte contre le terrorisme, les stupéfiants et l’immigration irrégulière ; Alger est consciente du poids stratégique de son rôle régional.
 
Dans ce contexte, Laurent Nuñez déclarait à France Inter : 
« J’ai toujours été confiant dans la reprise des relations sécuritaires avec l’Algérie. Cette visite en est le fruit. Le dialogue me paraît nécessaire. »
 
Trois éléments ont contribué à préparer le terrain diplomatique :
  •  la visite de Ségolène Royal, en sa qualité de présidente de l’Association d’amitié franco-algérienne ;
  •  le transfert du journaliste Christophe Gleizes de la prison de Tizi Ouzou vers celle de Koléa, près d’Alger ;
  • l’évolution du ton de Nuñez, passé d’une posture conditionnelle à un langage plus conciliant.
 
La députée écologiste Sabrina Sebaihi évoquait d’ailleurs « peut-être un moment d’apaisement dans la crise ».
 
Un véritable changement ?
 
Le changement reste prudent et incertain. Côté français, le ton a radicalement évolué : de l’intransigeance de Retailleau à une approche plus pragmatique de Nuñez.
Côté algérien, les signaux demeurent discrets : transfert de Gleizes et maintien des autorisations de visites familiales, sans inflexion sur les positions de fond.
 
Le quotidien Le Figaro souligne toutefois que « ce qui a rendu la visite possible n’a pas été rendu public », laissant supposer des discussions en coulisses.
De son côté, Le Courrier d’Algérie rappelle qu’il s’agit du « premier contact officiel depuis dix mois », indice d’un reflux de la tension, sans pour autant constituer une normalisation complète.
 
Les dossiers qui fâchent toujours
 
Le dossier des OQTF (Obligations de Quitter le Territoire Français) demeure la principale pierre d’achoppement.
Alger campe sur sa position : elle refuse les retours décidés unilatéralement. Le président Abdelmadjid Tebboune l’a rappelé :
 
« Ces Algériens vivent en France depuis dix à quinze ans, ils ont des droits qui doivent être respectés. »
 
À ce jour, aucune expulsion sous ce mécanisme n’a été acceptée par l’Algérie.
 
Le cas de Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », ne pourrait être résolu que par une grâce présidentielle.
Des sources diplomatiques estiment improbable qu’il « rentre à Paris à bord de l’avion de Nuñez », tout en évoquant l’émergence d’un « scénario de sortie de crise », sur le modèle de la libération de l’écrivain Boualem Sansal, facilitée par une médiation allemande.
 
En arrière-plan, trois autres dossiers pèsent lourdement :
  • la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental à l’été 2024 ;
  • la suspension des fonctions de l’ambassadeur français Stéphane Romatet à Alger depuis avril 2025 ;
  • l’affaire dite « DZ Mafia », pour laquelle Emmanuel Macron aurait chargé Nuñez de chercher l’extradition de deux figures présumées présentes en Algérie.
 
Trois scénarios pour l’avenir
 
Trois trajectoires se dessinent :
  1. La relance sécuritaire progressive : reprise de la coordination antiterroriste et antidrogue sans régler les grands différends politiques — scénario le plus réaliste.
  2. Le compromis global : libération de Gleizes en échange de concessions françaises sur des dossiers souverains — hypothèse ambitieuse mais difficilement réalisable.
  3. Le statu quo maîtrisé : multiplication de réunions sans avancée substantielle, notamment si le blocage persiste sur les OQTF — scénario le plus probable à court terme.
Un chroniqueur de Boulevard Voltaire résume le scepticisme ambiant :
 
« Nuñez n’est pas le premier ministre de l’Intérieur à se rendre en Algérie. Darmanin y est allé en 2022 sans résultat. Retailleau n’y est pas allé et n’a rien obtenu. Qu’est-ce qui changerait cette fois ? »
 
La réponse tient peut-être dans la méthode : rien de révolutionnaire, mais le simple retour au dialogue constitue déjà, en soi, un signal politique.