Jordanie : la polémique sur les « bases américaines », entre coopération militaire et guerre de l'information
Modifié : 20 juillet 2026 à 18h31 par Par Dr. Akila Dbichi
Sisyphe, dans le mythe grec, était condamné à pousser éternellement son rocher jusqu'au sommet de la montagne, avant de le voir redescendre inlassablement. Ce n'était pas la pierre qui le punissait, mais la répétition d'un effort privé de toute finalité.
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Depuis des décennies, les peuples du Moyen-Orient semblent subir un sort comparable. À chaque crise, leur politique étrangère, leurs choix souverains et jusqu'à leur géographie sont réinterprétés à travers le prisme de récits préfabriqués, où toute décision est aussitôt suspectée de dissimuler une trahison.
La Jordanie, en raison de sa position géostratégique, se retrouve une nouvelle fois au cœur de cette mécanique. L'accusation selon laquelle le royaume abriterait des « bases militaires américaines » ressurgit à intervalles réguliers, portée tantôt par des analyses détaillant la présence militaire américaine, tantôt par des interpellations parlementaires ou des enquêtes journalistiques qui entretiennent la confusion entre coopération militaire officielle et implantation permanente de bases étrangères.
Au milieu de ces versions contradictoires, le citoyen jordanien peine à distinguer le fait du récit. Les autorités d'Amman, elles, continuent de démentir l'existence de bases américaines sur leur territoire. Le ministre des Affaires étrangères, Ayman Safadi, l'a réaffirmé sans ambiguïté, rejetant ce qu'il qualifie de narration iranienne.
Il est pourtant essentiel de distinguer plusieurs niveaux de lecture.
Le premier relève des faits. La coopération militaire entre la Jordanie et les États-Unis est ancienne, assumée et documentée. Elle s'inscrit dans le cadre d'accords de défense, notamment celui signé en 2021, et comprend des facilités militaires, des entraînements conjoints et des échanges d'expertise. Cette coopération n'a jamais été dissimulée ; elle constitue un choix de politique de défense revendiqué par l'État jordanien.
Le second niveau est celui de l'exploitation politique.
Pour Téhéran, présenter la Jordanie comme une plateforme militaire américaine permet d'inscrire le royaume dans l'affrontement stratégique qui oppose la République islamique à Washington et à ses alliés. Cette représentation nourrit l'idée que la Jordanie servirait les intérêts américains au détriment de son environnement régional, fragilisant ainsi sa légitimité auprès d'une opinion publique largement acquise à la cause palestinienne.
À cette lecture s'ajoute, selon l'auteur, celle de certains courants proches des Frères musulmans. Si leurs motivations diffèrent, le résultat converge : faire de cette coopération militaire la preuve d'une prétendue dépendance politique et remettre en cause la légitimité des choix souverains de l'État jordanien. L'auteur relève d'ailleurs qu'aucune condamnation claire des agressions iraniennes contre la Jordanie n'a été exprimée, selon lui, par cette mouvance ou ses relais politiques, pas davantage qu'un appel à manifester contre les actions de Téhéran.
Le paradoxe est frappant. Deux acteurs aux agendas distincts — le projet régional iranien d'un côté, le courant islamiste de l'autre — finissent par alimenter la même narration, chacun pour des raisons qui lui sont propres. Entre les deux disparaît une réalité plus nuancée : celle d'une coopération militaire encadrée par des accords bilatéraux et assumée comme relevant de la souveraineté nationale.
Le véritable problème n'est peut-être pas tant l'existence de cette coopération que l'obligation permanente, pour la Jordanie, de défendre chacune de ses décisions devant un tribunal de l'opinion régionale. Non parce que ces décisions seraient illégitimes, mais parce que les récits circulent désormais plus vite que les faits, et que la propagande précède souvent les explications officielles.
C'est là que l'image de Sisyphe retrouve toute sa force. Chaque fois qu'Amman parvient à rétablir une partie de la vérité, une nouvelle crise régionale, un nouveau discours ou un nouvel acteur fait retomber le rocher au pied de la montagne. Le débat recommence alors, identique au précédent.
La véritable ligne de partage ne devrait pourtant pas opposer soutien et opposition. Elle devrait distinguer la critique nationale, légitime lorsqu'elle s'inscrit dans la défense de l'intérêt du pays, de l'instrumentalisation extérieure qui transforme une réalité partielle en arme de communication dans une confrontation qui dépasse largement la Jordanie.
Reste, au bout du compte, une question essentielle : qui a encore le courage de dire toute la vérité lorsque la vérité elle-même devient un champ de bataille ?
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