Cameroun : l’absence de Paul Biya met le pouvoir à l’épreuve
Modifié : 11 août 2026 à 20h37 par Radio Orient
Absent de la scène publique depuis près de 65 jours, le président camerounais, âgé de 93 ans, se trouve à Genève. Les institutions continuent de fonctionner, mais son absence prolongée ravive une question devenue centrale : qui exerce réellement le pouvoir et qui prépare l’après-Biya ?
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Depuis son départ pour Genève, Paul Biya n’est plus apparu publiquement depuis près de 65 jours. À 93 ans, le président camerounais reste officiellement aux commandes : les décrets présidentiels continuent d’être pris, le gouvernement poursuit ses activités et les autorités assurent qu’il est vivant et exerce ses fonctions depuis la Suisse.
Au 11 août 2026, aucun élément fiable ne permet d’affirmer qu’il est décédé, détenu ou porté disparu. Mais l’absence d’apparition publique récente et l’absence de calendrier précis concernant son retour ont progressivement déplacé le débat.
La question n’est plus seulement : où est Paul Biya ? Elle devient : qui gouverne réellement le Cameroun et qui se prépare à lui succéder ?
Un État qui fonctionne, mais un pouvoir devenu moins lisible
Le Cameroun ne connaît pas, officiellement, de vacance du pouvoir. Les ministres continuent de travailler, les décisions sont prises et l’administration fonctionne.
Mais le système politique camerounais demeure extrêmement centralisé autour de la présidence, après plus de quatre décennies de règne de Paul Biya.
Aucune vacance officielle n’a été déclarée et aucun dispositif public clairement identifiable ne précise qui exercerait les prérogatives les plus sensibles du chef de l’État dans l’hypothèse où celui-ci ne serait plus en mesure de les assumer.
aIl n’y a donc pas de vide constitutionnel officiellement reconnu, mais une incertitude grandissante sur le véritable centre de décision.
Dans un régime aussi centralisé, cette zone grise peut devenir particulièrement sensible. Elle laisse davantage de place aux différents cercles du pouvoir pour préparer, parfois discrètement, leurs propres scénarios pour l’avenir.
L’armée, pièce maîtresse de l’équation
Dans cette période d’incertitude, un indicateur retient particulièrement l’attention : l’évolution de la hiérarchie militaire.
Pendant l’absence de Paul Biya, plusieurs décrets ont acté des changements au sein du commandement militaire et de la garde présidentielle, ainsi qu’une réorganisation de plusieurs postes de responsabilité dans différentes régions militaires.
Sur le plan institutionnel, ces décisions peuvent relever de l’exercice normal des prérogatives présidentielles.
Mais dans une perspective sécuritaire, elles prennent une autre dimension.
Lorsqu’un régime fortement centralisé se prépare à une éventuelle transition, le contrôle de la garde présidentielle et la loyauté des principaux responsables militaires deviennent des enjeux essentiels.
Rien ne permet, à ce stade, de parler de coup d’État ou de mutinerie. Mais la recomposition de l’appareil militaire en pleine absence du chef de l’État fait de l’armée l’un des principaux arbitres potentiels de la période à venir.
La succession se joue déjà dans les coulisses
La bataille de l’après-Biya ne se limite pas à un affrontement entre le pouvoir et l’opposition. Elle se joue également au sein même du système.
Autour du président gravitent plusieurs cercles d’influence : la famille présidentielle, le parti au pouvoir, les responsables sécuritaires et les hauts responsables de la présidence.
Parmi les noms régulièrement évoqués figure celui de Franck Biya, fils du président, présenté comme l’une des possibles options d’une succession familiale.
Autre personnalité incontournable : Ferdinand Ngoh Ngoh, figure centrale de la présidence, qui dispose d’un poids institutionnel important au cœur de l’appareil d’État.
Derrière la question du successeur se joue en réalité une bataille beaucoup plus vaste : qui contrôlera la présidence, l’armée, le parti, les ressources financières et les réseaux qui garantissent la stabilité du système ?
Une réforme constitutionnelle qui ne règle pas toutes les incertitudes
En avril 2026, un nouveau cadre constitutionnel concernant notamment le poste de vice-président et les mécanismes de succession a été introduit.
Mais l’absence de clarification sur la désignation d’un vice-président et sur l’étendue de ses prérogatives laisse subsister de nombreuses interrogations.
Un texte constitutionnel peut établir une procédure de succession. Il ne garantit pas, à lui seul, que celui qui héritera du pouvoir disposera de l’autorité politique, militaire et institutionnelle nécessaire pour l’exercer.
Dans ce type de transition, les rapports de force peuvent donc peser autant que les dispositions juridiques.
Les marchés commencent déjà à intégrer le risque politique
Les marchés financiers, eux, n’attendent pas nécessairement qu’une crise soit officiellement déclarée pour réagir.
Les obligations souveraines camerounaises libellées en dollars figurent parmi les moins performantes d’Afrique depuis le début du mois de juin, dans un contexte marqué par les inquiétudes autour d’une éventuelle transition politique.
Le mécanisme est classique : incertitude sur la succession, perception accrue du risque, puis hausse du coût du financement.
Pour les investisseurs, l’enjeu dépasse donc la question de savoir où se trouve Paul Biya.
Ils veulent savoir qui prendra les décisions demain, qui pourra engager l’État, qui garantira les contrats et qui assurera la continuité de la politique économique si une transition devait intervenir brutalement.
Le véritable risque : une fracture au sommet
À court terme, le scénario le plus probable reste celui d’une continuité institutionnelle, sans déclaration d’incapacité du président, jusqu’à son éventuel retour ou à la mise en place d’un arrangement interne.
Mais le scénario le plus préoccupant serait celui d’une fracture au sein du pouvoir.
La famille présidentielle pourrait défendre ses intérêts. Les différents réseaux de la présidence pourraient chercher à renforcer leur influence. Le parti au pouvoir pourrait entrer dans la bataille. Et l’armée, comme souvent dans les périodes de transition en Afrique, pourrait devenir un acteur déterminant.
Une telle confrontation transformerait une absence présidentielle en crise politique, voire constitutionnelle, financière et sécuritaire.
Après Biya, le Cameroun face à l’épreuve des institutions
Rien, à ce stade, ne permet d’affirmer que Paul Biya a disparu ou qu’il n’est plus en mesure d’exercer ses fonctions.
Mais son absence prolongée pose une question plus profonde : le Cameroun peut-il passer d’un système construit autour d’un homme à un système capable de fonctionner durablement autour des institutions ?
Le pays ne connaît pas officiellement de vide constitutionnel. Mais il se trouve dans une zone d’incertitude politique où une question essentielle demeure sans réponse claire :
qui détiendra les clés du pouvoir lorsque celui qui les détient depuis plus de quatre décennies ne sera plus là pour les utiliser ?
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