Attaque contre une église en Jordanie : comment les extrémistes instrumentalisent-ils la religion ?
Modifié : 12h50 par Radio Orient
L’attaque meurtrière contre l’église Saint-Georges, dans le village de Hammoud, au sud de la Jordanie, a fait neuf morts et plusieurs blessés. Trois suspects ont été arrêtés le 26 octobre, selon les autorités jordaniennes. Alors que le pays est sous le choc, ce drame rappelle les conséquences de la violence extrémiste et soulève la question des idéologies susceptibles de la nourrir.
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Dans une analyse consacrée aux fondements idéologiques des organisations extrémistes, l’avocat jordanien Bachir Al-Moumani examine la manière dont certains groupes détournent les références religieuses pour justifier la violence, imposer leur autorité et exclure ceux qui ne partagent pas leur vision.
Il met en lumière plusieurs mécanismes, de l’instrumentalisation des textes religieux à l’endoctrinement, en passant par la confusion entre religion et pouvoir politique. Ces pistes éclairent les ressorts de l’extrémisme, sans préjuger des motivations des suspects dans l’attaque de Hammoud, qui doivent être établies par l’enquête.
La religion utilisée pour désigner des ennemis
Pour Bachir Al-Moumani, l’un des principaux ressorts de l’extrémisme réside dans la prétention de certains groupes à détenir seuls la vérité religieuse. Ils imposent leurs propres critères d’appartenance à la communauté des croyants et rejettent ceux qui ne s’y conforment pas.
L’avocat souligne que des notions comme l’allégeance (bay’a), le djihad, l’alliance et le désaveu (al-walâ’ wa-l-barâ’) ou la souveraineté divine (al-hâkimiyya) peuvent être détournées pour servir un projet idéologique. Dans les interprétations les plus radicales, elles deviennent des instruments d’exclusion, pouvant aller jusqu’à accuser d’autres musulmans d’apostasie et à justifier des violences contre eux.
Cette logique enferme les individus dans une opposition entre un groupe présenté comme détenteur de la vérité et des adversaires considérés comme illégitimes. Elle peut ainsi contribuer à banaliser la violence et à la présenter comme une obligation religieuse.
Des interprétations humaines érigées en vérités absolues
Bachir Al-Moumani pointe également la confusion entre les textes religieux et les interprétations humaines qui en sont faites. Le fiqh, ou jurisprudence islamique, s’est développé au fil des siècles à travers différentes écoles et des débats entre juristes. Il relève d’un travail d’interprétation et ne se confond pas avec les textes sacrés eux-mêmes.
Les organisations extrémistes tendent pourtant à présenter leurs propres lectures comme incontestables. En transformant une interprétation particulière en vérité absolue, elles rendent toute contestation suspecte et cherchent à imposer leurs choix idéologiques comme des obligations religieuses.
Pour l’avocat, déconstruire ces discours suppose de rétablir la distinction entre les textes, leur interprétation et l’usage politique qui peut en être fait.
L’allégeance et l’emprise idéologique
L’allégeance exigée par certains groupes constitue un autre levier de contrôle. Selon Bachir Al-Moumani, elle peut conduire les membres à se soumettre aux ordres de leurs dirigeants sans exercer leur jugement personnel.
La loyauté envers l’organisation devient alors prioritaire, y compris lorsque ses décisions impliquent des actes criminels. Le chef du groupe acquiert une autorité difficile à contester, tandis que toute remise en question peut être assimilée à une trahison.
Cette emprise idéologique fragilise l’autonomie individuelle et favorise l’isolement des membres. Elle montre que la radicalisation ne repose pas seulement sur des croyances, mais aussi sur des mécanismes d’obéissance et de contrôle.
Des fatwas pour légitimer la violence
Bachir Al-Moumani dénonce par ailleurs l’utilisation des fatwas pour justifier les opérations des organisations extrémistes. Certains groupes s’appuient sur leurs propres instances religieuses pour produire des avis destinés à donner une apparence de légitimité à leurs actions.
L’avocat évoque notamment le « djihad de nuisance » (jihâd al-nikâya), une notion mobilisée dans certains discours pour désigner des opérations visant à infliger des dommages psychologiques à l’adversaire et à briser son moral.
Ce procédé permet de présenter la violence comme une action justifiée par la religion, alors qu’elle répond à une stratégie idéologique. L’enjeu est donc de comprendre comment le vocabulaire religieux peut être détourné pour légitimer des actes criminels.
Le califat : quand le religieux se confond avec le politique
L’avocat jordanien met également en cause la confusion entre l’islam et les modèles politiques qui se réclament de lui. Il rappelle que la religion ne peut être réduite à une forme particulière d’organisation du pouvoir, notamment au califat.
Selon cette analyse, les organisations extrémistes présentent leur projet politique comme une obligation religieuse afin de renforcer leur légitimité et de justifier leur ambition de pouvoir. Or, un État est une construction politique et juridique, dotée d’institutions et de frontières. Ses décisions ne peuvent être automatiquement assimilées à celles d’une religion.
Cette distinction permet de contester les discours qui prétendent imposer un modèle politique unique au nom de la foi.
Le terrorisme ne s’explique pas uniquement par la pauvreté
Bachir Al-Moumani estime que les difficultés économiques, le chômage et les frustrations sociales ne suffisent pas à expliquer le passage au terrorisme. Ces facteurs peuvent accroître la vulnérabilité de certains individus, mais ils ne conduisent pas systématiquement à la violence.
Il insiste sur le rôle de l’endoctrinement et des idéologies qui présentent le recours à la violence comme légitime. La prévention exige donc de s’intéresser aux discours qui transforment le mécontentement en hostilité envers des groupes désignés comme ennemis.
Cette approche ne permet toutefois pas, à elle seule, d’expliquer l’attaque de Hammoud. Les motivations des suspects et leurs éventuels liens avec une organisation extrémiste doivent être établis par les enquêteurs.
Prévenir l’extrémisme au-delà de la réponse sécuritaire
Après l’attaque contre l’église Saint-Georges, les autorités jordaniennes ont promis de poursuivre les responsables et de les traduire en justice. Mais la réponse judiciaire ne constitue qu’un volet de la lutte contre le terrorisme.
Pour Bachir Al-Moumani, la prévention doit également passer par la déconstruction des idéologies qui légitiment la violence, l’éducation et le développement de l’esprit critique. Les institutions, les responsables religieux, les acteurs éducatifs et la société civile ont tous un rôle à jouer pour contrer les discours d’endoctrinement.
L’attaque de Hammoud rappelle enfin que les violences extrémistes frappent des personnes et des communautés bien au-delà des cibles revendiquées par leurs auteurs. Établir les responsabilités individuelles tout en évitant d’assimiler le terrorisme à une religion ou à une communauté entière demeure essentiel pour préserver la cohésion de la société jordanienne.
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