Rappel de laits infantiles : Nestlé face aux failles du contrôle qualité

Modifié : 8h51 par Radio Orient

La crise qui a frappé Nestlé au début de l’année 2026 ne peut plus être considérée comme un incident isolé dans l’histoire d’un géant mondial de l’agroalimentaire.

Rappel de laits infantiles : Nestlé face aux failles du contrôle qualité

Elle s’impose désormais comme un moment révélateur d’un enchaînement prolongé de défaillances en matière de contrôle qualité, de gouvernance et de gestion des chaînes d’approvisionnement, dans l’un des secteurs les plus sensibles qui soient : la nutrition infantile.

Présente dans plus de 180 pays, l’entreprise s’est retrouvée confrontée, en l’espace de quelques semaines, à une multiplication de doutes réglementaires, à une pression accrue des investisseurs et à une érosion profonde de la confiance du public.

Origines de la crise

En janvier 2026, Nestlé a annoncé un rappel volontaire massif portant sur près de 800 références des marques NAN, Beba, SMA, Guigoz et S-26, distribuées dans 37 pays, après la suspicion d’une contamination par la céréulide. Cette toxine bactérienne thermorésistante est produite par Bacillus cereus et présente des risques graves pour les nourrissons.

Dans le monde arabe, environ 200 000 boîtes ont été retirées du marché en Égypte. Des alertes officielles ont également été émises en Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et dans d’autres pays de la région, sans qu’aucun cas confirmé d’intoxication n’ait été signalé à ce stade.

L’impact financier a été immédiat. Le titre Nestlé a chuté de 5,7 % en quelques jours, entraînant une perte de capitalisation boursière estimée entre 2 et 3 milliards de francs suisses. Les coûts logistiques liés au rappel ont été évalués entre 100 et 250 millions de dollars, tandis que le chiffre d’affaires du segment de la nutrition infantile a reculé de 4 à 6 % au trimestre suivant.

Une succession de crises

Cette affaire s’inscrit dans un historique déjà lourd pour le groupe.

En 2008, Nestlé avait versé plus de 20 millions de dollars d’indemnisations à la suite du scandale de la mélamine en Chine.
En 2019, le groupe a conclu une transaction de 10 millions de dollars aux États-Unis concernant l’eau Poland Spring.
En 2021, l’entreprise reconnaissait en interne que plus de 60 % de ses produits ne répondaient pas aux standards contemporains de santé nutritionnelle.
En 2025, des amendes dépassant 52 millions d’euros ont été infligées en France pour les marques d’eau Perrier et Vittel.

Les chaînes d’approvisionnement mises en accusation

Les enquêtes ont rapidement mis en lumière le cœur du dysfonctionnement : les chaînes d’approvisionnement. L’origine de la contamination a été attribuée à un fournisseur clé, DSM Nutritional Products, basé aux Pays-Bas et spécialisé dans la production d’huiles d’acide arachidonique, malgré la détention de certifications internationales.

Le problème ne se limitait toutefois pas à un fournisseur isolé, mais révélait un modèle de contrôle reposant principalement sur des audits périodiques et des certifications formelles, sans véritable surveillance opérationnelle continue. Cette faille a permis à une substance thermiquement stable d’échapper aux tests de routine.

Dans le même contexte, le groupe français Lactalis est revenu sur le devant de la scène médiatique. Après une crise majeure de salmonellose en 2017, l’entreprise a procédé en 2026 à des rappels limités portant sur six lots distribués dans 18 pays, rappelant la vulnérabilité persistante du secteur.

Les effets de la consommation du produit

Sur le plan scientifique, la céréulide est un peptide cyclique extrêmement résistant à la chaleur, qui n’est pas détruit par l’ébullition. Elle peut provoquer des intoxications aiguës chez les nourrissons et demeure difficile à détecter par les méthodes analytiques classiques.

La toxine s’est propagée via l’huile d’acide arachidonique fournie par DSM, avant d’être intégrée aux formules finales. Si Nestlé demeure juridiquement responsable du contrôle final avant la mise sur le marché, DSM porte une responsabilité directe dans la défaillance du contrôle qualité en amont.

Une enquête judiciaire en France

Sur le plan réglementaire, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et la Food and Drug Administration (FDA) ont émis des alertes urgentes. En France, deux enquêtes judiciaires ont été ouvertes à la suite du signalement de deux décès de nourrissons, actuellement en cours d’expertise. Parallèlement, la DGCCRF a mené des inspections étendues.

Dans le monde arabe, l’Autorité nationale de sécurité alimentaire égyptienne a ordonné un retrait préventif, tandis que l’Autorité saoudienne des aliments et des médicaments a publié des avertissements officiels. Des rappels volontaires ont également été lancés aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, sans cas confirmé à ce jour.

Responsabilité éthique et juridique

Sur les plans juridique et éthique, le principe est sans équivoque : la maison mère est responsable du choix des fournisseurs, de l’homologation des ingrédients et de la commercialisation des produits, indépendamment de l’origine de la faute.

À mesure que les enquêtes progressent, un durcissement des exigences de contrôle, une augmentation durable des primes d’assurance et une hausse des coûts de conformité apparaissent inévitables.

La crise actuelle des laits infantiles pose un défi décisif à Nestlé : soit engager une reconstruction complète et transparente de ses chaînes d’approvisionnement, fondée sur une surveillance en temps réel et une divulgation intégrale des fournisseurs, soit poursuivre une gestion essentiellement réactive des crises, au risque de voir des failles marginales se transformer en une crise existentielle mettant en péril la légitimité du plus grand groupe agroalimentaire mondial.