En Tunisie, un gouvernement remanié pour dissiper le désenchantement ambiant

07/01/2016 à 3:45 TUNISIA-POLITICS-UNREST-BLAST

Une nouvelle équipe resserrée, plus technique et respectueuse des grands équilibres politiques au sein de l’exécutif : tel est le profil du gouvernement tunisien remanié mercredi 6 janvier à l’initiative du premier ministre Habib Essid. Ce remaniement, qui touche une douzaine de portefeuilles dont certains ministères régaliens (intérieur, affaires étrangères), répond principalement à la « recherche d’une meilleure efficacité », selon Fayçal Cherif, chercheur à l’Institut supérieur de l’histoire de la Tunisie contemporaine (ISHTC), à un moment critique où la transition démocratique tunisienne est fragilisée par la stagnation économique et les défis sécuritaires.

 

Taïeb Baccouche, ministre des affaires étrangères, et Najem Gharsalli, ministre de l’intérieur, sont les deuxpersonnalités les plus en vue à quitter le gouvernement. Ils sont remplacés respectivement par Khmaies Jhinaoui et Hédi Majdoub, deux techniciens.

 

Le chef de gouvernement Habib Essid, lui-même un technocrate, avait été nommé il y a un an dans la foulée de la victoire aux élections législatives d’octobre 2014 du parti anti-islamiste Nidaa Tounès, dont le fondateur Beji Caïd Essebsi avait été élu président en décembre. Nidaa Tounès ne disposant pas d’une majorité absolue à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) – 86 sièges sur 217 –, M. Essid avait dû former un gouvernement de coalition avec deux petits partis alliés (Afek Tounes et l’Union patriotique libre) mais surtout avec son ancien adversaire, le parti islamiste Ennahda, deuxièmeformation à l’Assemblée (69 élus). Après avoir dominé l’exécutif tunisien de décembre 2011 à janvier 2014, Ennahda avait fait le pari d’une cohabitation gouvernementale avec Nidaa Tounès. Sa préoccupation était alors de préserver ses positions au sein de l’appareil d’Etat dans un contexte géopolitiquerégional devenu défavorable à la mouvance des Frères musulmans, matrice dont il est issu.

 

Le gouvernement remanié ne bouleverse pas cet équilibre. « L’alliance stratégique avec Ennahda est intacte », commente Fayçal Chérif. Le seul ministre islamiste de l’ancienne équipe, Zied Laadhari, ministre de la formation professionnelle et de l’emploi, demeure en fonction. Ennahda perd certes ses deux secrétaires d’Etat, victime collatérale de la disparition des dix-neuf secrétariats d’Etat visant à alléger la machine gouvernementale, mais son influence réelle ne semble pas en pâtir. « Le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, demeure très consulté en coulisse », souligne Fayçal Chérif.

 

Vives tensions au sein de Nidaa Tounès

 

L’une des illustrations de cette influence persistante est la mise à l’écart du ministre des affaires religieuses, Othman Battikh, critiqué par Ennahda pour ses limogeages d’imams jugés radicaux dans le cadre de la lutte « antiterroriste ». Une virulente controverse avait notamment éclaté à l’automne autour de l’éviction de l’imam de Sfax. Au-delà de cette affaire, « Ennahda a tout lieu d’être satisfait que l’essentiel des nominations opérées durant ses années aupouvoir, notamment les directeurs généraux de l’administration, n’a pas été remises en cause », ajoute M. Chérif.

 

Le maintien de ce pacte entre le président Beji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, jugé par les deux intéressés comme nécessaire à la stabilité de la transition tunisienne, est d’autant plus impératif que Nidaa Tounès est en proie à des vives tensions internes. L’ancien secrétaire général du parti, Mohsen Marzouk, pressenti à un moment comme l’héritier présomptif de M. Essebsi, est entré en dissidence ces derniers mois face à l’entreprise de conquête lancée sur l’appareil de Nidaa Tounès par Hafedh Caïd Essebsi, le fils du chef de l’Etat. M. Marzouk a annoncé son intention de créer un nouveau parti dont l’ambition est de réactiver l’héritage du bourguibisme. Si des élus de Nidaa Tounès devaient décider de le suivre, le groupe parlementaire du parti à l’Assemblée en souffrirait inévitablement, rendant d’autant plus précieux l’appoint des autres formations partenaires de la coalition gouvernementale.

 

En remaniant son équipe, le chef du gouvernement se redonne un peu de marge de manœuvre alors que l’absence de résultats notables depuis un an l’a placé sous le feu des critiques. La stagnation socio-économique – le taux de croissance du PIB devrait fléchir à 0,5 % en 2015 – et la situation sécuritaire toujours fragile, sources du désenchantement de l’opinion, le condamnent à afficher des avancées sans tarder sous peine de voir sa propre position menacée.

 

 

Source : Lemonde.fr