Attentats: les médias interrogent les imams. C’est des musulmans laïcs qu’on veut entendre

21/11/2015 à 11:40 PHOTO MEDIAS

Depuis le 13 novembre, les médias ont interrogé plusieurs imams au sujet des attentats qui ont causé la mort de 129 personnes. Pourquoi donner la parole à des religieux alors que l’on rappelle sans cesse la nécessité de la laïcité ? C’est la question que se pose Fatma Bouvet de la Maisonneuve, franco-tunisienne.

 

 

Tous les jours, parce qu’humaine, je pourrais être la mère d’un jeune fauché par des assassins déterminés et sans pitié au nom d’une finalité qui nous reste étrangère.

 

La transmission des traditions

 

Il y a une vingtaine d’années, l’immigrée que j’étais observait avec curiosité et perplexité certaines pratiques des musulmans français. Avec le temps, et surtout depuis 2001, puis l’invasion de l’Irak en 2003, c’est plutôt avec crainte et désapprobation que je les vois évoluer.

 

La théâtralisation des traditions serait risible si elle n’avait des fins morbides, car elle donne des résultats incongrus. En effet, lorsqu’on parle arabe, on ne dit jamais « Ma chaa’ Allah » tous les deux mots dans une phrase, ni « Hamdoullah »Ce style est aujourd’hui adoubé par une minorité de musulmans, mais il interroge la majorité qui reste critique.

 

Je suis issue d’une famille résolument moderne, qui tenait au strict respect des traditions musulmanes et je peux affirmer que ce qu’on apprend aux jeunes aujourd’hui ne ressemble en rien à la culture qu’ils pensent être celle de leurs parents. On les mène vers une fausse voie et on les dupe.

 

Je suis effarée de voir tant de personnes d’un haut niveau d’instruction influencées par le langage simpliste de ces prédicateurs ignares.

 

Je suis médecin, je reçois de nombreux patients qui sont nés ici de parents Maghrébins et qui me consultent pour se sentir plus en confiance, être mieux compris dans leur imbroglio culturel. Ils m’interrogent sur les différentes célébrations des fêtes là-bas, par rapport à ce qu’ils vivent ici, car ils sentent qu’elles sonnent faux.

 

Tordre le cou aux clichés

 

Nous n’avons pas grandi avec ces traditions extrémistes et nous en ignorons totalement le sens. Certains disent que c’est du Wahhabisme, peut-être, ou bien des cultes improvisés car ce que disent certains prédicateurs relève plus de l’imbécillité manipulatrice que de la spiritualité.

 

Il faut que les non musulmans le comprennent car nombre d’entre eux prennent ces nouvelles pratiques tellement médiatisées comme une évidence.

 

Un peu de sens critique et de recherche ne nous nuirait pas pour tordre le cou à ces clichés qui mettent tous les musulmans de culture ou de croyance dans le même sac en utilisant des expressions comme « les musulmans » ou bien « l’Islam ».

 

Non, ils ne sont pas tous faits d’un seul bloc et ne se lèvent pas le matin en se disant : « Je suis musulman ». Être de culture musulmane ne signifie pas forcément pratiquer. Comme toutes les religions, l’Islam est une identité qui s’exprime de façon multiple.

 

Le travestissement d’une culture

 

Il est vrai que je viens d’un pays particulier qui s’appelle la Tunisie. Nous y vivions dans une sorte de laïcité sans le savoir, avant l’avènement de la vague de bigoterie qui a émergé au milieu des années 80 et à laquelle, avec d’autres, je me suis tout de suite opposée.

 

La tendance est allée en s’aggravant, mais je ne pensais pas trouver en France des pratiques aussi étranges. Cela m’a valu des tensions avec certains lorsque je m’étonnais de leurs conduites.

 

Avec le temps et modelée par la tolérance à la française, j’ai fini par me convaincre que la distance, l’absence de transmission de la part de parents souvent éreintés par le travail, comme la proximité avec une autre culture, tout cela pouvait peut-être expliquer ce que j’ai vu comme un travestissement d’une culture avec laquelle j’ai grandi.

 

Une série de régressions

 

Pour autant, jamais je n’aurais imaginé un jour débattre sur le voile, en France alors qu’en Tunisie, dès 1924, Habiba Menchari réclamait publiquement sa suppression. Joignant l’acte à la parole, elle avait découvert son visage et fut suivie par Tahar Haddad, syndicaliste et militant féministe qui imposa l’idée d’une femme musulmane libre contre l’avis des conservateurs.

 

Puis vint le code du statut personnel défendu par Bourguiba en 1956 qui donne à la femme tunisienne dans le monde « arabo musulman » un statut qui reste unique jusqu’à ce jour. Pourtant, voilà qu’aujourd’hui le voile revient, entraînant avec lui, dans nos sociétés, toute une série de régressions.

 

Seulement, les femmes de ma génération sont nombreuses à savoir ce qu’elles doivent à leurs mères de s’être imposées tête nue dans l’espace public. Alors que c’est bien grâce à elles qu’aujourd’hui, ces femmes qui revendiquent de se couvrir la tête, ont eu accès à l’éducation et qu’elles ont la liberté de se soumettre aux codes d’une société phallocrate.

 

Quel paradoxe de voir certaines femmes nous donner aujourd’hui des leçons d’Islam alors que sans leurs mères militantes féministes, elles n’auraient pas accès à la parole.

 

Place aux laïcs

 

Je suis aussi choquée par une cléricalisation de l’Islam sunnite qui octroie une place si prépondérante à l’imam. Certains le considèrent comme un examinateur de conscience. Pourtant, j’ai toujours appris qu’il n’était qu’un guide pour la prière. Les savants en théologie, les Cheikhs, avaient suivi des études et pouvaient discuter les textes.

 

Lorsqu’il s’agit d’intégration ou d’immigration « arabo-maghrébo-musulmane », je regrette le réflexe réducteur des médias qui sollicitent systématiquement un imam ou un membre d’une association religieuse. Ces gens ne sont pas représentatifs « des musulmans » et personne ne les considère comme porteur de la parole divine à part ceux qu’ils parviennent à manipuler.

 

Si l’on appelle sans cesse à la nécessité de l’ancrage de la laïcité, alors que l’on interroge des enseignants, des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, politologues et autres penseurs. Personne ne sera déçu de la pertinence de leurs propos et nombreux sont ceux qui pourront s’y identifier.

 

Ce débat sur la place exagérée donnée aux religieux a lieu également dans les pays musulmans et sa virulence là-bas dépasse largement nos échanges en France où l’on redoute toujours d’être taxé d’islamophobe.

 

N’ayez crainte, la majorité des musulmans n’attend qu’une chose, c’est d’avoir la parole pour braver les idées reçues. Comme le dit Amine Maalouf, dans « Les désorientés », « ce qui m’exaspère, c’est cette manière que l’on a aujourd’hui d’introduire la religion partout, et de tout justifier par elle. »

 

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